Une prise de conscience globale

Alors que les effets du changement climatique se font de plus en plus visibles, la sensibilité citoyenne vis-à-vis de ces phénomènes se développe. Cette nouvelle appréhension du monde impacte les comportements individuels, dans le sens d’une réduction de leur empreinte écologique.
Toutefois, ces actions ont leurs limites, à commencer par celle du portefeuille. Fin du mois et fin du monde, même combat ?

Les signaux multipliés du changement climatique

Le dernier rapport du GIEC confirme l’urgence de la situation planétaire face au changement climatique. Au rythme actuel du réchauffement, le seuil de + 1,5 °C sera franchi entre 2030 et 2052¹. Ce réchauffement, imputable aux activités humaines et à leurs émissions de gaz à effet de serre, provoque des conséquences déjà bien visibles. Le diagnostic du Plan Climat Air énergie de la Métropole relaie l’augmentation localedes températures de 2 °C entre 1959 et 2014,
tout en projetant des hausses entre + 1,2 et+ 1,6 °C à l’horizon 2035 et de + 1,4 à 2,6 °C à l’horizon 2055². En effet, les spécificités géographiques du territoire grenoblois (espaces urbains « encaissés », écosystèmes fragiles de montagne) le rendent davantage sensible au réchauffement climatique, avec des conséquences directes sur les aléas météorologiques, la biodiversité et les ressources naturelles, notamment l’eau. Ce réchauffement se traduira localement par un renforcement en durée et en intensité des vagues de chaleur avec une augmentation de la fréquence des canicules dans les décennies à venir : entre 43 et 108
jours de très fortes chaleurs (> 35 °C) par an contre moins de 3 sur la période 1990-1999. Au programme également, des sécheresses surtout estivales du fait des températures plus élevées, une évapotranspiration plus prononcée et une baisse des précipitations ; des couvertures neigeuses en diminution en durée (plusieurs semaines pour des altitudes proches de 1 500 m), en extension spatiale et en épaisseur avec par exemple - 52 % d’enneigement pour la Chartreuse à 1 200 m d’altitude en 2035.

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La qualité de l’air est un sujet d’inquiétude prioritaire pour 35 % des métropolitains.

Une sensibilité citoyenne grandissante…


Après des décennies d’opposition entre écologistes convaincus et climato-sceptiques, une large part de l’opinion publique semble avoir basculé. Qu’il s’agisse de
mouvements citoyens nationaux et internationaux (mouvement des jeunes pour le climat en 2019, marches pour le climat en 2018 et 2019), des résultats des dernières élections européennes (mai 2019) et municipales (juin 2020), la nécessité d’agir face au changement climatique devient perceptible dans la rue et dans les urnes. En parallèle du débat politique, de nouveaux termes se diffusent pour décrire le monde et la société. L’anthropocène (« l’ère de l’humain ») désigne une période géologique caractérisée par les incidences globales et significatives des activités humaines sur l’écosystème terrestre. La collapsologie (ou théorie de l’effondrement) est un courant de pensée qui étudie les risques d’un effondrement de la civilisation industrielle actuelle. Très présentes dans certains cercles de réflexion, ces théories illustrent une dynamique renouvelée de compréhension des équilibres entre l’activité humaine et son environnement mais elles ne font pas l’unanimité. Parmi la population métropolitaine, les pratiques, usages et comportements quotidiens, l’essor de la consommation biologique et/ou locale, les préoccupations autour de la qualité de l’air locale ou le recours accru aux modes doux traduisent une sensibilité écologique grandissante. Celle-ci est amplifiée par des préoccupation plus individuelles de santé et appuyée sur des valeurs comme le respect de la nature, la sobriété, le réemploi, etc. 39 % des ménages de Grenoble-Alpes Métropole déclarent acheter un produit biologique au moins une fois par semaine contre 36 % à l’échelle du sud-Isère, toutes tranches d’âge confondues³.

Les pratiques d’achats de produits locaux s’observent dans les mêmes proportions. Les caractéristiques géomorphologiques du territoire – où l’effet « cuvette » rend visible la pollution de l’air – la proximité immédiate des montagnes et de la nature, le foisonnement historique des initiatives associatives et citoyennes participent probablement d’une sensibilité locale marquée. Ainsi, la qualité de l’air est un sujet d’inquiétude prioritaire pour 35 % des métropolitains⁴ contre 22 % à l’échelle nationale⁵.

… qui entre en confrontation avec le budget des ménages


Cette prise de conscience reste cependant à géométrie variable et se confronte notamment à des considérations financières. En effet, les oppositions entre les enjeux « fin du monde » et « sauver le climat » et les enjeux « fin de mois » et « sauvons nos emplois » polarisent le débat public. En 10 ans, ce phénomène s’est traduit à deux reprises de manière véhémente : en 2013 avec les « Bonnets rouges » opposés à une écotaxe sur le trafic des poids lourds, puis en 2018-19 avec les « Gilets jaunes » initialement mobilisés contre l’augmentation du prix des carburants automobiles. Pour autant, ces désaccords pourraient relever de revendications sur les moyens mobilisés (portiques, taxes sur les ménages) plutôt que sur la remise en question des objectifs environnementaux. Le « surcoût climatique » pour les ménages, qu’il s’agisse des dépenses supplémentaires d’isolation thermique, de changement de véhicule ou, de façon plus quotidienne, de consommation de produits issus de l’agriculture biologique, n’est pas soutenable pour les foyers les plus précaires. De fait, parmi les habitants de la métropole ayant des difficultés à boucler la fin du mois, 28 % ne consomment jamais de produits biologiques, soit un taux près de deux fois plus élevé que celui observé chez les populations les plus aisées. Cette tension s’illustre également au regard de l’équipement thermique des logements, par la persistance du fioul ou du gaz naturel comme énergie de chauffage individuel en l’absence d’alternative financièrement avantageuse ou de capacité d’investissement. Si la faiblesse des ressources monétaires constitue un frein à l’adoption de comportements éco-responsables, l’enquête IBEST 2018 montre également que les personnes les moins enclines à consommer bio/local ou à trier leurs déchets sont aussi celles qui ont de moindres relations d’entraide et une méfiance vis-à-vis d’autrui, ainsi qu’un sentiment général de ne pas avoir le contrôle sur leur vie. Les leviers au changement de pratiques sont donc à la fois financiers et d’accompagnement. Cependant, les ménages les plus précaires sont loin d’être les moins « vertueux » sur le plan environnemental. Certains comportements éco-responsables sont générateurs d’économies financières : achats de seconde main, aversion pour le gaspillage, recyclage, non recours aux voyages en avion, etc. De ce fait, les ménages les plus pollueurs sont très majoritairement les plus aisés et les plus diplômés⁸ .

L’économiste Philippe Moati relève ainsi « un double clivage qui risque de s’accentuer […] : d’un côté, une avant-garde nourrie […] très volontaire pour accélérer la transition à tous les niveaux et notamment en termes de consommation, qui a la certitude d’avoir raison, qui a sa bonne conscience pour elle. Et de l’autre côté, ce ventre mou, moins structuré, qui formalise moins sa vision du monde, qui reste attaché au monde d’hier et qui va trépigner de ne pas pouvoir y accéder comme avant. Et cette tension forte entre ces deux mondes risque de générer des troubles sociaux. D’autant que les premiers regardent les seconds d’en haut.»

Enjeux pour les territoires

Comment contribuer à une redistribution équitable des revenus ?

Comment
développer des filières locales accessibles, des tarifs solidaires, concevoir des modes de réponses synergiques avec les différents publics ?

Comment associer
largement aux efforts collectifs vers la sobriété

¹ Rapport du GIEC, octobre 2018.

² PCAEM , citant Les avenirs climatiques pour la Ville de Grenoble, TEC , 2017.

³ Enquête qualitative CCI 2018.

⁴ IBEST 2018.

⁵ IBEST 2015.

étude UFC-que choisir « Fruits et légumes bio en grandes surfaces, une consommation freinée par une offre indigente et des marges indigestes », aout 2017.

Enquête IBEST 2018.

P. Hébel, V.Sessego, « Consommation durable : l’engagement de façade des classes supérieures », Consommation et modes de vie, Crédoc, n°303, mars 2018.

Entretien de P. Moati sur France Culture, Consommation : le covid-19 accentue des clivages qui laissent présager des troubles sociaux à venir », 26 avril 2020.