L’intime : public, politique, polémique

Dans la plupart des sociétés humaines, le rapport à l’intime structure une partie de l’organisation morale et sociale : interdiction de l’inceste, règlementation spécifique ou tacite des corps et des temps de vie, codes sociaux régissant les mœurs, etc. L’individualisation permise par la libéralisation de nos sociétés donne lieu à de nouvelles pratiques, souvent reconnues par le droit quelque temps après leur émergence.

OBSY D06.jpg

Individualisation et modèle de société libérale

« L’individualisation renvoie au processus général, qu’a connu l’Occident depuis la Renaissance, de décomposition des structures traditionnelles telles que la famille élargie, l’Eglise et la communauté villageoise. Délivré des tutelles traditionnelles qui pèsent sur sa trajectoire, l’individu ose dire “je”. »¹. Dans cette dynamique, la prévalence des rangs sociaux est aujourd’hui dépassée par la montée en puissance de la liberté individuelle comme valeur, avec une promotion des mobilités, sociales et souvent spatiales² . Cette émancipation apparente se double toutefois d’un impératif de « réalisation de soi » et d’une « biographisation » des trajectoires : « les parcours de vie sont interprétés culturellement comme le résultat de projets biographiques personnels et de leur mise en œuvre » (Levy, 2001)³ ». Le droit de choisir sa vie glisse alors vers l’injonction et la responsabilité de la « réussir ». Dans une société qui valorise la concurrence et la performance, émerge alors une « fatigue d’être soi » selon la formule d’Alain Ehrenberg.

Entre standardisation et personnalisation

Face à cet individu qui n’est plus façonné par les mêmes codes sociaux de discipline et de hiérarchie formelle que les générations précédentes, les pouvoirs publics et les entreprises sont sommés d’adapter leur offre et leurs discours. La notion “d’expérience utilisateur” (ou usager) se généralise alors : sites web, design de service public, espaces publics, produits de consommation, mobilité, etc. ont tous le souci de standardisation (pour les économies d’échelle) et de personnalisation (pour s’adapter à chaque personne et percer dans des marchés saturés). Il s’agit d’offrir le même produit, service ou expérience au plus grand nombre tout en donnant à chaque personne l’impression qu’elle est unique et qu’elle peut se saisir comme bon lui semble de ces opportunités. Chaque individu est ainsi amené à composer son propre parcours, façonner sa propre identité, piocher ici et là ce qui l’intéresse dans un contexte de libéralisation et de mondialisation de la société française. Les recommandations fondées sur l’historique de navigation par les plateformes web, la vente d’une « expérience unique » de tourisme de masse ou d’une voiture produite en grande série en sont des exemples.

 

 

Les parcours professionnels au prisme de l’auto-responsabilisation

 

Les milieux professionnels s’inscrivent dans ce mouvement et, au-delà des compétences, valorisent des qualités individuelles: les savoir-être complètent les savoir-faire et figurent dans les profils de poste comme dans les grilles d’évaluation , les personnes en poste sont incitées à se former au développement personnel ou à bénéficier d’un « coaching »,, dans une logique « capacitaire » et responsabilisante. La personnalité et le capital social deviennent des arguments de recrutement pour nombre de profils – et source de discrimination puisque non enseignés à l’école. Si cette injonction à la singularité concerne prioritairement les ménages favorisés, il faut noter l’apparition de plus en plus fréquente, dans les parcours d’insertion, d’étapes dédiées au développement personnel comme en témoigne la croissance des « coachs ». Espaces de respiration dans des parcours éreintants d’accès à l’emploi ou nouvelle injonction libérale à « trouver en soi la ressource » ? Cette évolution illustre bien la désinstitutionnalisation et la place cruciale du « je » dans les parcours professionnels

Luttes pour l’égalité, toujours d’actualité

Alors que l’égalité des droits sociaux et citoyens entre les femmes et les hommes est aujourd’hui inscrite dans la loi et – dans une certaine mesure – dans les mœurs, son caractère récent explique sa fragilité et la nécessité de poursuivre le travail législatif : reconnaissance des féminicides et des violences conjugales, allongement du congé paternité, etc. Selon le sociologue Pierre Verdrager,  la société se place désormais « du côté des dominés et des victimes pour dire le droit ». Ainsi, la lutte contre les discriminations, contre les violences et pour l’égalité s’ouvre à d’autres champs : genre et orientation sexuelle, origine ethnique, appartenance religieuse, handicaps, maltraitance infantile, etc. Le droit vient entériner (parfois précéder) des évolutions sociétales revendiquant la capacité pour chaque individu de choisir comment mener sa vie. Si aujourd'hui l’arsenal juridique donne un cap théorique clair en faveur de l’égalité des droits, force est de constater que sa mise en œuvre est débordée par des stratégies d’évitement, qui confortent l’entre-soi, l’endogamie au sein de certains milieux sociaux : discriminations dans l’accès à la santé, au logement ou à l’embauche (un candidat d’origine supposée maghrébine a 20 % de chances en moins d’obtenir un poste par rapport à un candidat au patronyme francophone), inégalités salariales, contournement de la carte scolaire et recours à l’enseignement privé, sont autant de phénomènes qui confortent des logiques de sélection, de division sociale voire d’enfermement.

 

Croyances et pratiques religieuses : un déclin à nuancer

Depuis le début du XXe siècle, les croyances religieuses relèvent de la sphère privée, du point de vue de la loi, avec la séparation des églises et de l’Etat. Si le principe de laïcité appliqué aux affaires publiques protège l’égalité morale des individus et la liberté de conscience, cela n’efface pas la présence du fait religieux, y compris dans l’espace public. Les références à la religion catholique sont toujours présentes dans la société française de 2020 et son organisation (calendrier, coutumes, prises de position publiques, etc.), au sein d’une population qui se déclare pour moitié environ liée au catholicisme et à 37 % croyante (catholicisme ou autre religion).⁸

Localement, 40 % des personnes de l’agglomération grenobloise déclarent en 2012 appartenir à une religion. Toutefois, il y a un fossé avec la pratique religieuse : 4 % des personnes déclarent participer à une activité religieuse plusieurs fois par semaine, 6,5 % plusieurs fois par mois, 28 % quelques fois dans l’année. C’est 61 % des personnes qui déclarent ne jamais participer à une activité religieuse. Enfin, 67 % des personnes déclarent en 2012 que la religion est pas ou peu importante pour elles.

La communauté religieuse est parfois synonyme de solidarité : en 2018, 1,4% des personnes interrogées dans la métropole déclarent être membres d’une association religieuse. En 2020, 1,5 % des individus enquêtés disent qu’ils feraient appel en premier à une organisation religieuse en cas de difficulté (86 % répondent la famille)¹⁰. Par ailleurs, l’enseignement privé, notamment confessionnel, progresse : depuis 2010, 8 écoles hors contrat ont été créées dans la métropole, dont 4 à caractère confessionnel¹¹.

Chère(s) famille(s)

Battue en brèche dans sa forme traditionnelle, la famille constitue toujours un refuge, en dépit de la reconfiguration des structures familiales. Devant l’entourage amical, la famille constitue le premier filet de sécurité en cas de difficultés : 95 % des métropolitains estiment bénéficier d’un soutien par des membres de leur famille si besoin, et particulièrement les populations les plus jeunes (IBEST, 2018). Recomposées, parfois monoparentales ou homoparentales, rendues composites par éloignement géographique, les structures familiales évoluent et se diversifient. En France, la proportion de ménages avec au moins un enfant mineur diminue, de 35 % en 1990 à 27 % en 2016. Parallèlement, la part des personnes vivant seules a augmenté de 7 points en 26 ans pour représenter 35 % des ménages en 2016, notamment en lien avec le vieillissement de la population. Tendance majeure des sociétés occidentales, le vieillissement de la population place les liens familiaux au cœur des réflexions sur l’accompagnement des personnes âgées : les indispensables aidants deviennent visibles

 

 

Ménages isérois selon leur composition

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sources : Insee, RP2007 et RP2017, exploitations complémentaires, géographie au 01/01/2020.

 

 

Santé, beauté et gouvernement des corps

Le corps, et particulièrement le corps féminin, figurent au centre de beaucoup d’attentions, notamment marketing (les industries liées à la santé, au bien-être et à la beauté sont en plein essor) et médiatiques (« tenue républicaine » ou « décente » des lycéennes, port de signes d’appartenance religieuse, etc.). Les recommandations nutritionnelles (« 5 fruits et légumes par jour », « manger bouger »), les campagnes de prévention, les règles bioéthiques et sur la fin de vie, les recommandations sanitaires (maladie, sexualité, etc.) sont mobilisées par les pouvoirs publics pour orienter les choix corporels personnels. Le corps devient également outil de contrôle avec l’émergence des technologies de reconnaissance biométrique, pour des raisons de praticité (déverrouillage du téléphone) et de sécurité (portiques dans 120 lycées régionaux, surveillance des gares et de la voie publique, etc.). Comptages des pas, mesures du rythme cardiaque, suivi de séances sportives, etc. : le « quantified self » illustre une tendance émergente de « quantification de soi »  pour des individus voulant maîtriser leur corps. Développement personnel, spa et thermalisme, yoga, méditation, prise de compléments alimentaires, etc. ces pratiques associées au bien-être mental et physique semblent sensiblement progresser alors qu’il reste difficile d’avoir des chiffres sur la santé mentale et que la consommation de psychotropes est importante en France depuis les années 1990.

 

¹ Cavalli Stefano, « Modèle de parcours de vie et individualisation », Gérontologie et société, 2007/4 (vol. 30 / n° 123), p. 55-69. DOI : 10.3917/gs.123.0055. URL : https://www.cairn.info/revue-gerontologie-et-societe1-2007-4-page-55.htm

² Savidan Patrick, « Individu et société : les enjeux d'une controverse. Les vecteurs de la cohésion sociale », Informations sociales, 2008/1 (n° 145), p. 6-15. DOI : 10.3917/inso.145.0006. URL : https://www.cairn.info/revue-informations-sociales-2008-1-page-6.htm

³ Ibid.

https://www.persee.fr/doc/forem_0759-6340_1996_num_54_1_2173

⁵ Brunel V., Les managers de l’âme. Le développement personnel en entreprise, nouvelle pratique de pouvoir ?, La Découverte, 2008.

⁶ Loubat Jean-René, « Conclusion. Vers le case management et le coaching social », dans : , Coordonner parcours et plans personnalisés en action sociale et médico-sociale. sous la direction de Loubat Jean-René. Paris, Dunod, « Santé Social », 2017, p. 231-237. URL : https://www.cairn.info/coordonner-parcours-et-plans-personnalises--9782100802050-page-231.htm

⁷ https://www.franceinter.fr/economie/discrimination-a-l-embauche-les-resultats-de-la-campagne-de-testing-passee-sous-silence-par-le-gouvernement

⁸ Selon l’institut Randstad 2018, l’Eurobaromètre 2018 et l’observatoire de la laïcité 2019.

⁹ IBEST 2012.

¹⁰ Enquête menée en mai 2020 pour la Chaire Territoire en transition de Grenoble Ecole de Management, Panel de recherche du territoire grenoblois.

¹¹ Parmi ces 8 écoles : 4 aconfessionnelles modèle Montessori, 2 catholiques, 1 protestante, 1 musulmane.

¹² INSEE, Tableaux de l’économie française, édition 2020 https://www.insee.fr/fr/statistiques/4277630?sommaire=4318291

¹³ Fassin D., Memmi D., eds, Le gouvernement des corps, ed. de l’EHESS, 2004,  https://journals.openedition.org/lhomme/2315

¹ AFP et France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, 120 lycées d’AURA équipés de portiques de sécurité, novembre 2017, consulté sur  https://france3-regions.francetvinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/rhone/lyon/120-lycees-auvergne-rhone-alpes-equipes-portiques-securite-1369573.html le 25/02/2021

menages iserois.JPG
Enjeux pour les politiques publiques

Comment concilier réponse adaptée à chaque usager et service public pour l’intérêt général ? Comment construire un service public suffisamment agile pour être en phase avec les évolutions familiales et sociétales ? Comment rendre toutes les politiques publiques vectrices d’égalité des chances ? Comment soutenir les démarches « capacitaires », qui développent la responsabilisation individuelle des usagers, bénéficiaires, citoyens, tout en prenant en compte et en charge les effets de système, indépendants des individus ? Comment mieux prendre en compte la santé, dont la santé mentale, dans toutes les politiques publiques ?