Bien-être et santé des enfants en géographie prioritaire 

Focusgroup des professionnel·les de terrain, mars 2021

 

Depuis 2016, un focus group¹ annuel, animé au sein de chacun des dix quartiers prioritaires de Grenoble-Alpes Métropole, rassemble des professionnel·le·s de terrain intervenant dans le périmètre du quartier. Cet article propose une synthèse des enseignements des sessions de 2021, autour des besoins et de l’offre d’accompagnement sur les enjeux d’éducation et de parentalité. Attention, les contenus de cet article autour des besoins des familles avec enfant(s) sont issus de la parole des pofessionnel·les de terrain (assistantes sociales, bailleurs sociaux, associations, agent de prévention, espaces verts, régie de quartier…) et non des familles elles-mêmes. 

Parmi les thèmes récurrents abordés au cours de ces rencontres, l’appréciation des conditions de vie et de santé des habitant·e·s occupe une place conséquente, avec une acuité particulière en 2021, en pleine crise sanitaire.  

 Inégaux face à la crise 

La France connaît sa crise la plus grave depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Comme toutes les crises, elle frappe d’abord les moins protégés : les personnes âgées bien sûr, mais aussi les enfants et les familles nombreuses, particulièrement celles et ceux qui vivent en géographie prioritaire. En effet, parmi ces familles, certaines ont dû se confiner dans des logements exigus ou inconfortables ; les enfants (tributaires des niveaux d’études et de la disponibilité de leurs parents) n’ont pas tous reçu d’aide aux devoirs ; certains n’avaient ni ordinateur ni espace de travail à la maison. Enfin, les pertes de revenus pour les ménages qui ont basculé en chômage partiel ont impacté le reste pour vivre, et des sacrifices sur l’alimentation (quantité ou qualité) ont été identifiés par les professionnel·les. À ces conséquences sociales des mesures de confinement, s’ajoutent les impacts sanitaires sur la population des enfants : d’abord liés aux interruptions de traitement et des suivis médicaux, mais aussi issus d’une augmentation des besoins de santé physique et mentale. S’observent notamment la dégradation de la nutrition (pas de cantine scolaire, moins d’activité physique…), une sociabilité plus restreinte et certaines situations de violences intrafamiliales. 

Un difficile maintien des dispositifs d’accès aux soins
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Des familles devant la maison des habitant·e·s du Village 2, Échirolles - 2021 

«  Ce qui nous inquiète c'est le renoncement aux soins. Mais il y a beaucoup d'arrêt de soins également, avec des ruptures de prise en charge lors de la crise sanitaire. »²

En géographie prioritaire, l’évolution de l’offre et de la demande de soins accuse un effet ciseau, particulièrement accentué au cours de la crise sanitaire. 

Généralement plus forte au cœur des centres urbains, la densité médicale est donc plus favorable au sein des « QPV » que dans le périurbain de la métropole. Pour autant, sur le temps long, les professionnel·le·s de terrain alertent sur les carences et la faible diversité de l’offre de santé. Si les centres de santé sont unanimement considérés comme attractifs et bien identifiés par les habitant·e·s des quartiers, ils souffrent d’un manque chronique de places. De même, le manque et le vieillissement des chirurgiens-dentistes et des médecins spécialistes alors même que les départs en retraite ne bénéficient pas tous de remplacement, concernent tous les QPV.  Cette raréfaction de l’offre inquiète les professionnel·le·s qui insistent sur l’augmentation des besoins dentaires, d’orthophonie, de pédiatrie et de santé mentale des enfants, face à des délais d’attente toujours plus longs.  

Plus globalement, les professionnel·le·s déplorent le non-recours au soin des familles, certes expliqué par les carences d’offre, mais aussi par les difficultés rencontrées dans la démarche d’accès (exclusion numérique, méconnaissance des établissements, barrière de la langue, délais d’attente...) et par les freins financiers : la santé représenterait un poste budgétaire souvent rogné en cas de difficultés. Les jeunes âgé·es de moins de 20 ans seraient ainsi particulièrement concerné·es par le non-recours, en cumulant ces différents facteurs, associés à la moindre capacité à rencontrer les professions qualifiées, notamment autour de la santé sexuelle : « Ce sont des lacunes qui reviennent régulièrement depuis deux ans en discutant avec les jeunes. Ils ne se rendent pas au Centre de planification et d’éducation familiale (CPEF) par crainte du jugement. »

Un difficile maintien des dispositifs d’accès aux soins
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Mère et son fils devant une animation de la fête des Tuiles, Alma-très-Cloîtres Chenoise - 2021 

Au cours de l’année 2020, pour palier ou éviter les ruptures de prises en charge en santé, un travail étroit entre les secteurs du soin et du social s’est mis en place. Appuyé selon les quartiers par les équipes de la PMI³, de l’ASE³, des centres sociaux, de la santé scolaire, de la prévention spécialisée... Cette collaboration s’est notamment traduite par les démarches “d’aller-vers”, facilitées par la connaissance des acteurs des publics auprès desquels ils travaillent au quotidien. Afin d’accompagner les habitant·e·s dans leurs besoins de soin, les professionnel·le·s ont essayé de maintenir le contact, à l’image des veilles téléphoniques. À cet effet, la médiation santé a fait du lien et constituait une porte d’entrée pour les habitant·e·s, à l’exemple de l’infirmière de prévention dans les quartiers qui participait à l’identification des problématiques des familles et à la coordination des différents acteurs. Malgré tout, des interruptions de suivi n’ont pas pu être évitées, notamment pour les personnes en situation de handicap ou les consultations de spécialistes : « Il y a certaines rééducations chez l’orthophoniste qui ont été stoppées pendant le confinement et qui n’ont pas été reprises. Dans un ou deux ans, il va y avoir de grandes difficultés au niveau des décrochages scolaires liés aux troubles de l’apprentissage. » 

Enfin, la télémédecine n’a pas été jugée adéquate pour répondre aux situations. En effet, à l’éloignement numérique d’une partie des publics vivant en géographie prioritaire s’ajoutent les limites de l’outil, notamment pour celles et ceux en situation de handicap ou affichant des troubles de l’attention ou autistique.  

La santé des enfants affectée par les externalités négatives des mesures sanitaires 

« Quand je suis retourné dans les écoles c'est la première chose qui m'a frappé, les gamins ont pris entre 2 et 7 kg…C’est énorme pour des enfants. » 

Le difficile maintien des parcours de soin en 2020, associé à la situation exceptionnelle des confinements, a entraîné des conséquences sur le développement physique et mental des enfants. Avant tout, les professionnel·le·s des quartiers prioritaires décrivent une prévalence croissante des pathologies sociales de santé : dents cariées, obésité, dérégulation du sommeil, angoisse… Ils constatent également une explosion des demandes de reconnaissance par la Maison départementale des personnes handicapées (MDPH), d’inscription en Institut médico-éducatif (IME), en Instituts thérapeutiques éducatifs et pédagogiques (ITEP) et en classe adaptée (SEGPA, ULIS). « Dans les écoles, le nombre d’enfants avec des troubles explose. Retard de développement, troubles autistiques… Est-ce qu'il y a un rapport avec le confinement ? Je n’en sais rien, mais on est en souffrance car on ne sait pas gérer. » 

Les intérogé·e·s relèvent aussi une augmentation des comportements à risque, en particulier la consommation de produits stupéfiants par une population estimée plus jeune qu’à l’ordinaire, et la dépendance aux écrans, accentuée par le confinement. Les demandes d’accompagnement en santé mentale ont fortement augmenté sur la période, avec une saturation des services comme les points d’écoute auprès des psychologues et les centres médico-psychologiques. La détresse psychologique concernerait tout particulièrement les mères qui auraient davantage compensé la situation exceptionnelle que leurs conjoints pour que le foyer puisse faire face et dont l’angoisse engendre « une lassitude et le sentiment de ne plus avoir beaucoup de prises sur ce qu’elles peuvent faire. »  L’alimentation des enfants est par ailleurs un sujet d’inquiétude important pour les familles : la crise a accentué l’urgence, qui se traduit par les inscriptions précoces à la cantine par les parents afin de garantir au moins un bon repas par jour à leurs enfants, économiquement soutenable. 

Enfin, les situations difficiles au sein de foyers potentiellement suroccupés ont mis en lumière des cas de violences intraconjugales pour lesquelles, les enfants sont victimes ou co-victimes. Selon les professionnel·le·s de terrain, ces violences concernent particulièrement les jeunes couples. L’inquiétude intègre également les situations de violences entre jeunes, estimées en augmentation également.

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Enfants à vélo à la Villeneuve, Échirolles - 2021 

¹ Le focus group est une méthode d’entretien collectif reposant sur la dynamique de groupe. Sa composition favorise la diversité des regards portés sur le quartier et sur ses habitants. Les échanges croisent les connaissances, les opinions et les expériences

² Professionnelle d’un des dix focus group réalisés en 2021

³ Protection maternelle et infantile ; Aide sociale à l’enfance

⁴ Section d'enseignement général et professionel adapté ; Unité localisées pour l'inclusion scolaire

publication Regards Croisés "Famille, enfance, éducation" à paraître, décembre 2021