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Vagues de chaleur en région grenobloise : mesurer, s’adapter

  • philippinelavoillo
  • 26 sept. 2025
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : 28 oct. 2025

Pourquoi les vagues de chaleur sont-elles plus intensément ressenties en ville ? Comment le mesurer et quels sont les leviers d'adaptation pour l'habitabilité en milieu urbain ? Maître de conférences en géographie physique-climatologie à l’Université Grenoble Alpes, Sandra Rome nous répond.


Date de publication : 26 septembre 2025

Mise à jour : 28 octobre 2025 (correction de dates, précision sur la moyenne de l'ICU et le réseau de capteurs, ajout de sources et de la rubrique Pour compléter).


la chercheuse en géographie physique et climatique Sandra Rome
Source: Sandra Rome

Pourquoi fait-il plus chaud en ville qu’à la campagne ?

SR : En ville, la concentration de bâtiments, leur hauteur et leur densité, les matériaux utilisés, les sols imperméabilisés ainsi que le manque de végétation et d’eau font que la chaleur s’accumule durant la journée. La nuit, cette chaleur est lentement relâchée dans l’air, ce qui empêche la température de baisser autant qu’à la campagne, où la végétation domine. Cette différence de température entre la ville et les zones rurales, particulièrement marquée en fin de nuit, étoilée et sans vent, est ce qu’on appelle l’îlot de chaleur urbain (ICU). Lorsqu’il survient pendant une vague de chaleur estivale, l’ICU aggrave fortement la chaleur en ville. Ce sont ces phénomènes et leurs impacts sur la santé que nous avons étudiés dans le cadre du projet scientifique CASSANDRE, que je coordonne. Toutes les villes sont concernées par les ICU, à des niveaux variables. L’écart de température entre le centre-ville et la périphérie peut aller de 3 à 7 °C, ce qui est loin d’être négligeable.


On parle aussi de « zones climatiques locales » ou « local climate zone » (LCZ). Qu'est-ce que c'est ?

SR : Les Local Climate Zones (LCZ) ou « zones climatiques locales », représentent un découpage du territoire en fonction des caractéristiques du milieu, qui influencent le climat local : densité et hauteur des bâtiments, largeur des rues, présence d’espaces verts ou d’eau, type de sol (béton, asphalte, herbe, etc.). Issue de travaux de recherche, cette classification géo-climatique des territoires urbanisés permet de modéliser l'impact territorial de phénomènes climatiques. Contrairement à l’ICU, qui varie chaque jour en fonction de la météo, les LCZ restent stables dans le temps, sauf en cas de transformations urbaines. Les zones les plus densément bâties et faiblement végétalisées sont d’ailleurs celles enregistrant un ICU plus élevé.

 

La région grenobloise est-elle spécifique par rapport à d’autres zones urbaines françaises ?

SR : La région grenobloise se réchauffe plus vite que les plaines, comme c’est le cas pour la plupart des zones de montagne. Plusieurs raisons expliquent cette accélération.

D’abord, les régions situées aux latitudes tempérées, comme la nôtre, se réchauffent davantage que la moyenne mondiale. Ensuite, le relief particulier de Grenoble joue un rôle : coincée au fond d’une vallée, la ville connaît des écarts de température importants entre le jour et la nuit, et entre les sommets et le fond de vallée. Ce phénomène de brises thermiques contribue à des journées plus chaudes. De plus, dans certaines conditions atmosphériques, la topographie favorise le foehn – un vent chaud et sec – qui accentue encore la chaleur en s’accumulant dans la cuvette grenobloise.

Résultat : l’ICU est marqué. En région grenobloise, les observations entre 2020 et 2022 montrent un ICU variant de +3 à +5 °C, avec des pics à +6 °C comme ce fut le cas lors de la nuit du 5 juin 2022. L’ICU grenoblois semble légèrement supérieur à celui observé dans la plupart des villes françaises, et proche de grandes agglomérations comme Lyon, Lille ou Bordeaux d’après Météo France. Seule Paris enregistre un écart plus fort (+6,5 °C).

Avec le réchauffement climatique global, ces phénomènes d’ICU vont s’intensifier, ce qui accentuera encore la chaleur ressentie en ville.

 

Comment mesurez-vous précisément ces phénomènes ?

SR : L’ICU a pu être mesuré grâce à un réseau d’instruments météorologiques installé à Echirolles et Grenoble en 2019-2020 et dont a bénéficié le projet CASSANDRE. En 2023, ce réseau constitué d’une soixantaine de capteurs de température de l’air (thermomètres) et de 5 stations météorologiques (mesurant en plus la pluviométrie, la force et la direction du vent, etc.) s’est élargi à l’ensemble de la métropole. Ce développement est essentiel : il permet d’analyser les phénomènes météorologiques à une échelle très fine et de mettre en évidence de forts contrastes de température liés aux caractéristiques locales (type d’habitat, organisation des quartiers, circulation de l’air, végétalisation). Ces écarts peuvent atteindre plusieurs degrés Celsius, en moyenne comme en maximum [1].

 

Qui souffre le plus des vagues de chaleur ?

SR : Du point de vue de la population, les plus vulnérables à la chaleur sont bien sûr les bébés et les jeunes enfants, les personnes âgées, les femmes enceintes et les personnes souffrant de certaines pathologies. D’autres groupes sont aussi très exposés comme les sans-abris, les travailleurs en extérieur, les habitants de logements mal isolés ou peu ventilés, souvent avec de faibles revenus.

On pourrait penser que les quartiers les plus défavorisés sont aussi les plus chauds. En réalité, ce n’est pas si simple. À Grenoble, les ICU les plus forts se trouvent surtout au centre-ville, dans des quartiers plutôt aisés. Ces habitants disposent en général de plus de moyens pour s’adapter (logements mieux équipés, possibilité de partir en vacances ou de trouver de la fraîcheur en montagne). À l’inverse, certains quartiers populaires, comme le sud-est d’Échirolles (Viscose, Comboire) ou le sud-est de Grenoble (Paul Cocat, la Poterne)[2], connaissent un ICU moins marqué, grâce à des bâtiments plus espacés et davantage de végétation. Mais leurs habitants cumulent d’autres fragilités : faibles revenus, chômage élevé, logements mal isolés et une consommation souvent importante de médicaments sensibles à la chaleur. En cas de vague de chaleur, ils disposent de moins de solutions pour se protéger.

En résumé : les quartiers les plus chauds ne sont pas toujours les plus défavorisés, mais ce sont bien les habitants socialement les plus fragiles qui souffrent le plus du stress thermique.

 

Localement, quels sont les effets des vagues de chaleur sur la santé ?

SR : Les fortes chaleurs peuvent avoir des effets directs et indirects sur la santé. Parmi les effets immédiats, la chaleur peut provoquer des déshydratations, de l’épuisement, voire un coup de chaleur, qui peut être mortel si non traité rapidement. Comme le rappelle le Ministère des Solidarités, ces symptômes peuvent apparaître dès un pic de chaleur (niveau d’alerte jaune).

Les effets indirects concernent notamment l’aggravation de certaines maladies : les températures élevées favorisent la formation d’ozone et le relargage de particules fines, surtout en milieu urbain, ce qui aggrave les pathologies respiratoires et cardiovasculaires. La surmortalité augmente très rapidement pendant les vagues de chaleur et concerne toutes les classes d’âges, même si elle est plus marquée pour les personnes âgées de plus de 75 ans comme le note Santé publique France.

À ce jour, les données d’hospitalisation n’ont pas été utilisées, leur acquisition étant très coûteuse. Heureusement, les Centres communaux d’action sociale (CCAS) sont très actifs. Les mairies mènent également un important travail de sensibilisation et tiennent un registre des personnes vulnérables pour mieux accompagner les populations.

 

Avez-vous l’impression que les habitants de la région grenobloise sont préparés face aux vagues de chaleur ?

SR : Lors d’ateliers de médiation scientifique menés par les étudiants du master GEOÏDES avec des habitants sur l’adaptation aux canicules, les participants citaient spontanément les bons réflexes : ne pas sortir aux heures les plus chaudes (ou aller dans des lieux climatisés comme au cinéma), fermer les volets le jour et les ouvrir la nuit, s’hydrater avec de l’eau peu sucrée, etc. La conscience collective progresse, et chacun apprend à adapter son comportement. Ce qui est moins connu, c’est que certains traitements médicamenteux peuvent diminuer la capacité du corps à réguler sa température ou voir leur efficacité altérée par la chaleur. Il est donc important d’en parler avec son médecin ou son pharmacien. Il est également nécessaire que les territoires s’adaptent afin de limiter les effets du changement climatique sur les populations.

 

Justement, comment agir sur la chaleur en ville pour améliorer son habitabilité ?

SR : Plusieurs leviers peuvent être mobilisés, à commencer par la végétalisation et la présence de l’eau. Il est essentiel de conserver les arbres anciens qui apportent le plus d’ombre et de fraicheur et redonner un accès à l’eau en surface. On peut végétaliser les façades, les toits, ou changer leur couleur pour augmenter leur albédo – c'est-à-dire leur capacité à réfléchir les rayons solaires. La réduction des surfaces asphaltées est aussi efficace. Par exemple, les travaux de la cour d'école Marcel David à Echirolles ont combiné désimperméabilisation et revégétalisation [3]. L’effet est perceptible jusqu’à 100 mètres autour. Ce type de projet bénéficie aux usagers à court et à long terme, tout en améliorant leur cadre de vie.


la cour d'école Marcel David avant travaux
la cour d'école Marcel David après travaux
Cour d'école Marcel David à Echirolles, avant et après travaux. Source : ADEME, Ville d'Echirolles, Le Dauphiné Libéré.

 

Végétaliser et désimperméabiliser, c’est forcément une bonne idée ?

SR : D’un point de vue thermique, oui, c’est avéré ; l’ADEME a calculé qu’un seul arbre mature au sein d’un jardin évapore à lui tout seul, 450 litres d’eau par jour. C’est l’équivalent de 5 climatiseurs fonctionnant 20h par jour[4]. En revanche, les épidémiologistes ne sont pas forcément ravis de tout végétaliser : par exemple, les parkings alvéolés peuvent être source d'eau stagnante propice à la ponte de larves de moustiques, vecteurs de maladies tropicales. Il faut de toute façon croiser les approches pour trouver les bonnes solutions.  

 


[1] Sandra Rome, Sylvain Bigot, Xavier Foissard, Malika Madelin, Sarah Duche and Anne-Cécile Fouvet, "Les deux épisodes caniculaires de l’été 2019 à Grenoble : constat et perspective pour une gestion des extrêmes thermiques futurs", Climatologie, 17 (2020) 12,


[2] Rome S. et al, Impact sanitaire du stress thermique à Grenoble et Echirolles, 38e colloque de l’association internationale de climatologie, Abomey-Calavi 2025.


[3] Plus d'informations concernant ce projet : sur le site de l'ADEME Plus fraîche ma ville, https://plusfraichemaville.fr/retour-experience/projet/ecole-marcel-david-echirolles et via la Ville d'Echirolles, Guide Echirolles fraîcheur, https://www.echirolles.fr/sites/default/files/2025-06/exe%20E%CC%81chirolles%20frai%CC%82cheur%20BD-2.pdf




Pour compléter, à partir de données locales :

Datavisualisation orchestrée par la Turbine.coop "Datastory : Habitez-vous un îlot de chaleur urbain ?" sur le portail Open data de la Métropole, https://data.metropolegrenoble.fr/visualisation_tdb/ilot_chaleur_urbain

Illustrations : Jean-Benoit Godefroy et Aissa Mabroumi, géographe climatologue Xavier Foissard


Agence d'urbanisme de la région grenobloise, La Métropole cartographie ses îlots de chaleur urbains (octobre 2023) https://www.aurg.fr/article/442/2205-la-metropole-cartographie-ses-ilots-de-chaleur-urbains.htm


Foissard, Xavier & Fouvet, Anne-Cécile. (2022). L’îlot de chaleur urbain grenoblois, https://www.researchgate.net/publication/369085432_L'ilot_de_chaleur_urbain_grenoblois


Foissard, Xavier & Rome, Sandra & Bigot, S. & Fouvet, Anne-Cécile. (2022). RESEAU DE MESURES ET ANALYSES SPATIO-TEMPORELLES DE L'ILOT DE CHALEUR URBAIN GRENOBLOIS : L'ETE 2020, https://www.researchgate.net/publication/362109636_RESEAU_DE_MESURES_ET_ANALYSES_SPATIO-TEMPORELLES_DE_L'ILOT_DE_CHALEUR_URBAIN_GRENOBLOIS_L'ETE_2020



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