Numérique, facteur d’exclusion ou d’inclusion ?

L'interaction entre le numérique et la société se joue à différents niveaux : les infrastructures, équipements et usages, ainsi que le traitement individuel et collectif de l’information dans une économie de plus en plus tournée vers la connaissance.

DÉFINITION

QU’EST-CE QUE L’ESS ?

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État des lieux des équipements collectifs et individuels

Derrière l’apparente « virtualité » du numérique se dissimule une réelle matérialité : les réseaux câblés, les boîtiers relais de toutes natures (de la « box » Wi-Fi dans les foyers à l’antenne-relais, en passant par tous les serveurs), les gammes de « terminaux » de consultation (ordinateurs, tablettes, téléphones, etc.), les capteurs, la production d’énergie électrique nécessaire à l’alimentation de ces équipements, etc. Le numérique est bel et bien une réalité physique ! D’ailleurs, selon les estimations du cabinet GreenIT¹, le numérique est responsable à l’échelle mondiale de 3,8% des émissions de CO2 et de 5,5% de la consommation énergétique. En outre, le déploiement de ces équipements fait peser une pression supplémentaire sur les ressources nécessaires (terres et métaux rares) en début de chaîne, tout en produisant des déchets numériques difficilement recyclables en fin de chaîne (environ 223 millions de tonnes à l’échelle mondiale, selon un rapport de l’ADEME de novembre 2019). Cette consommation électronique s’accélère, y compris au niveau local puisqu’en 2019, les habitants de la métropole ont déposé 2192 tonnes de déchets d’équipements électriques et électroniques dans les déchetteries métropolitaines, contre 1324 t en 2009 et seulement 50 t en 2005², soit une multiplication par 43 en 15 ans. Parallèlement, la puissance informatique maximale disponible sur Terre a été multipliée par près de 100 millions de milliards entre 1993 et 2017³, accentuant l’impression d’accélération du monde, en lien avec les « lois de Moore » sur la miniaturisation et la puissance des ordinateurs (et leurs dérivés).

Là où il a fallu plusieurs décennies pour que les téléviseurs équipent la quasi-totalité des foyers, moins de 10 ans ont suffi pour que 77% de la population française soit équipée d’un smartphone en 2019⁴ ; un taux qui varie selon l’âge, le diplôme, le niveau de revenu, et la densité urbaine⁵. La possession d’un smartphone est désormais plus fréquente que celle d’au moins un ordinateur (76% des foyers français), traduisant une substitution des usages entre smartphone et ordinateur depuis 2016.

Aujourd'hui, et d’autant plus avec l’accélération et la massification des pratiques de télétravail suite à la crise sanitaire, l’accès à une connexion Internet de qualité et à un équipement performant constitue un enjeu majeur pour les individus et pour les territoires, un préalable nécessaire pour leur usage.

Des technologies numériques qui renforcent la culture dominante

La micro-informatique entrant dans les locaux professionnels, de multiples activités se sont déployées pour utiliser les technologies disponibles et les services publics locaux ne font pas exception. Désormais, l’accès à l’information et l’accueil des usagers sont de plus en plus dématérialisés. Dans la mesure où les compétences numériques deviennent déterminantes pour l’accès aux droits, les métiers de l'accompagnement social en sont particulièrement transformés, leur charge de travail étant accrue. 75 % des intervenants sociaux de l’étude Emmaüs Connect affirment faire les démarches numériques « à la place de » l’usager⁶ alors que leur métier consiste initialement à les accompagner vers l’autonomie. Localement, l’Analyse des besoins sociaux 2017 d’Echirolles⁷ fournit de précieux témoignages locaux d’agents sociaux, d’aidants et d’usagers concernant la complexité, la difficulté et l’inquiétude suscitées par une dématérialisation qui s’accentue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A partir de la massification de ces nouvelles technologies, de nouveaux besoins apparaissent donc pour les territoires afin d’accompagner l’appréhension des modes de vie renouvelés par l’avènement du numérique. Au-delà de l’équipement des territoires, l’enjeu majeur se situe dans la compréhension des usages, sur la médiation et sur la prise en compte des inégalités

Ne pas avoir accès à Internet ou ne pas savoir utiliser les outils numériques représentent un handicap pour près de 17 % de la population française. Cet illettrisme numérique, appelé "illectronisme" touche en particulier les populations les plus fragiles⁸. En 2018 en France, 4 millions de personnes âgées de 60 ans et plus n’utilisent jamais Internet, soit 27 % de cette tranche d’âge⁹ . Cette exclusion touche plus particulièrement les plus de 80 ans – soit plus d’1,7 million de personnes – et les personnes aux revenus inférieurs à 1 000 €. 

 

Même si la fracture numérique se résorbe peu à peu, ceux qui n’utilisent pas Internet se retrouvent de plus en plus en situation d’exclusion face à la numérisation rapide de notre société. L’exclusion numérique est devenue un facteur aggravant de l’isolement relationnel. Dans un contexte d’évolution des relations familiales, notamment due à la décohabitation étudiante ou aux mesures d’isolement et de distanciation face à la crise sanitaire, Internet permet de maintenir des liens sociaux. En être privé est donc un facteur d’isolement. Si l’âge est un critère majeur d’illectronisme, celui-ci n’épargne cependant pas les jeunes. Le niveau de revenu et d’éducation semblent également entrer en jeu¹⁰.

D'après une étude sur "l'école à la maison"¹¹ durant le confinement du printemps 2020, 24,3 % des parents d'origine modeste jugent leur équipement et leur accès internet insuffisants (contre 17 % des familles plus aisées). Les chiffres sont encore plus marquants concernant le sentiment de compétence informatique : "45 % des classes supérieures se sentent tout à fait capables de répondre aux exigences techniques numériques de l’école à la maison, contre seulement 31 % des classes populaires". Une majorité de parents ne s’estiment donc pas en mesure d’accompagner scolairement leur enfant sans l’école, supposant un éventuel accroissement de difficultés scolaires. Le « tout numérique » dans le contexte actuel montre ses limites en matière d’inégalités scolaires, notamment pour les ménages en situation de sur-occupation de leur logement¹².

 

 

 

 

 

 

 

 

 

¹ https://www.greenit.fr/etude-empreinte-environnementale-du-numerique-mondial

² Tonnage déchets D3E, RPQS déchets 2019, Grenoble-Alpes Métropole

³ https://www.lexpress.fr/actualite/sciences/informatique-93-millions-de-milliards-d-operations-par-seconde_1895989.html

https://www.economie.gouv.fr/files/files/directions_services/cge/barometre-numerique-2019.pdf

⁵ CREDOC, « enquête sur les conditions de vie et les aspirations », citée par le Baromètre du numérique 2019

⁶ Emmaüs Connect, « Numérique : facteur d’exclusion ou levier d’insertion ? De la double peine à la chance numérique », Les Cahiers Connexions solidaires [Internet]. 2014;(1):5‑7. Disponible sur: https://www.inclusion-numerique.fr/wp-content/uploads/2014/11/les-cahiers-cs-n1.pdf

⁷ Etude accessible sur le site de la Ville d’Echirolles https://www.echirolles.fr/la-ville/ccas-dechirolles lien direct https://www.echirolles.fr/sites/default/files/2021-03/Analyse%20des%20besoins%20sociaux%20-%202016-17.pdf pp.38-49.

https://www.insee.fr/fr/statistiques/4241397

⁹ Petits Frères des pauvres, Rapport 2018 : l’exclusion numérique des personnes âgées, https://www.petitsfreresdespauvres.fr/informer/prises-de-positions/contre-l-exclusion-numerique-de-4-millions-de-personnes-agees consulté le 30/09/2020

¹⁰ Rapports INSEE et Petits frères des pauvres, précédemment cités.

¹¹ https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/05/11/l-ecole-a-la-maison-amplificateur-des-inegalites-scolaires_6039304_3224.html

¹² Fiona Ottaviani, « Au temps du coronavirus, ces enfants confines en ville : dans quelles conditions ? », The Conversation, https://theconversation.com/au-temps-du-coronavirus-ces-enfants-confines-en-ville-dans-quelles-conditions-135237

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lieux de médiation numérique

24 dans la CA du Pays Voironnais
74 dans la métropole
15 dans la CC Le Grésivaudan

Sources : Département de l’Isère, contributions Open Street Map
Enjeux pour les politiques publiques locales

Comment engager la transformation des services publics locaux, à la fois sur l’accès aux droits et aux politiques publiques (accueils présentiels et dématérialisé, outils de participation, etc.) et sur la conduite de politiques d’inclusion numérique ?
dans quelle mesure adapter les cadres d’emploi des agents publics, notamment pour les agents de la filière sociale ?
publication "Regards Croisés : La métropole grenobloise en prise avec les paradoxes contemporains" à paraître, été 2021