Yves Chalas

Professeur à l'Institut d'urbanisme de Grenoble

Des envies de nature en ville

Quand les habitants ne trouvent pas dans les centres villes un habitat susceptible de satisfaire leur demande de nature, ils vont chercher cet habitat ailleurs, notamment dans la maison individuelle périurbaine. Les conséquences néfastes d’un tel choix sont connues : l’étalement urbain et l’accroissement des déplacements automobiles, mais aussi la ségrégation urbaine. Pour inciter à revenir habiter en ville, il faut : installer ou réinstaller plus qu’elle n’existe la nature en milieu urbain. Mais de quelle nature s’agit-il ? Les habitants nous le disent.

La demande de nature de la part des habitants est une demande de nature sensible - ou sensorielle -, c’est-à-dire de nature qui ne soit plus uniquement perçue par le seul sens de la vue, mais mais également par le toucher, l’odorat, le goût et l’ouïe. Cette demande habitante et urbaine contemporaine de nature sensible correspond à ce qu’il est possible désormais d’appeler « le passage du paysage au jardin ».

Le paysage est une nature disposée pour être perçue à distance et, ceci expliquant cela, avec le seul sens de la vue. Le paysage suppose un individu im- mobile, spectateur séparé de la nature. Le jardin, à l’inverse du paysage, est une nature disposée non pas pour le seul sens de la vue, mais pour être pratiquée et vécue, d’une part, avec tous les sens du corps, d’autre part, le plus souvent possible. Le jardin est fait pour être vu et contemplé bien sûr, mais aussi et surtout humé, touché, foulé, senti, ressenti, écouté, goûté et ce chaque jour qui passe.

Le passage du paysage au jardin que promeut la demande habitante de nature sen- sible est dans nos sociétés la traduction d’une appréhension historique et culturelle à la nature. Pour avoir lieu ou espérer avoir lieu, l’expérience sensorielle globale de la nature sup- pose un rapport à la nature fondé sur l’amour ou du moins le goût et non le rejet de la nature, sur l’accès libre et démocratique à la nature, et non limité et réservé à une minorité du haut de l’échelle sociale, mais aussi sur l’hédonisme (l’attention croissante accordée aux plaisirs du corps) et l’individualisme ou épreuve du monde par soi et pour soi, tout autant qu’elle nécessite du temps libre et des activités de loisirs. Or, toutes ces conditions préalables à la possibilité d’une pratique sensible de la nature comptent précisément au nombre des caractéristiques essentielles des modes de vie spécifiques à nos sociétés contemporaines.

Pour être satisfaite, la demande habitante de nature sensible nécessite une proximité spatiale de la nature. La de- mande habitante de nature sensible implique un contact corporel avec la nature de manière quotidienne ou presque et non de manière exceptionnelle, de temps à autre, le week-end ou en vacances par exemple. elle désigne de ce fait une nature qui soit pratiquée et vécue dans la ville, par la ville et grâce à la ville, et non une nature éloignée ou séparée de la ville. La demande habitante de nature sensible est donc un appel à l’innovation paysagère et urbanistique. Il revient aux paysagistes d’aujourd’hui et aux urbanistes d’inventer, dans leur forme, leur localisation et leur contenu, les jardins urbains contemporains. en ce qu’elle contribue à conforter non seulement la proximité mais l’interpénétration même de la nature et de la ville, la de- mande habitante de nature sensible s’inscrit sans équivoque dans la perspective d’une construction de la ville-nature contemporaine.

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